Fonds d’investissement : entre doutes et opportunités

La financiarisation des cabinets d’expertise comptable se développe petit à petit. Entre opportunité de développement et prudence, notamment pour des questions de déontologie, le sujet fait débat.

Cyrille Schneider, expert-comptable et commissaire aux comptes (Haute-Loire) :

« L’arrivée d’investisseurs au capital des cabinets suscite des interrogations quant à notre indépendance. Les textes déontologiques encadrent notre exercice mais l’indépendance ne se limite pas au respect des règles : elle se vit au quotidien, dans les décisions parfois subtiles concernant les clients, les honoraires ou les délais. Quand des actionnaires financiers entrent dans le tour de table, la question se pose : leurs attentes de rentabilité peuvent-elles peser sur ces arbitrages ?

En interne, l’entrée d’un fonds modifie structurellement le fonctionnement du cabinet. Des impératifs de reporting apparaissent. Les décisions entre associés se redistribuent. Les objectifs stratégiques peuvent être dictés par des personnes extérieures au métier, en réduisant la marge de manœuvre sur les choix RH, les orientations technologiques ou les secteurs à développer. La temporalité à court terme des fonds, stratégie de cinq à sept ans dans une logique de revente, crée une instabilité dans les priorités du cabinet. Elle complique les investissements dont les retombées se mesurent après plusieurs années, comme la formation ou l’accompagnement technique des équipes. D’autre part, les acquisitions actuelles poussent à augmenter artificiellement les valorisations des cabinets et les éloignent de leur rentabilité intrinsèque.

Sur le plan de la qualité des missions et des RH, le risque est aussi réel. Un modèle axé sur une progression rapide des marges ne cadre pas avec la nature même de nos missions qui exigent du temps, de la rigueur, du contrôle et un suivi régulier des clients.

Les collaborateurs risquent de se retrouver dans un environnement sous tension. Une demande de rendement élevée, ajoutée à la disparition progressive des spécificités de chaque cabinet, peut générer une perte de sens. La relation de proximité avec les clients, notre cœur de métier, s’affaiblit lorsque les décisions sont guidées par des impératifs de croissance financière. Or, cette proximité est intimement liée à trois valeurs qui structurent la profession depuis son origine : la science, c’est-à-dire la compétence technique ; la conscience professionnelle, qui garantit l’éthique ; et, bien sûr, l’indépendance. »

Guillaume Collin, expert-comptable et commissaire aux comptes (Rhône) :

« Plusieurs points démontrent l’intérêt d’accueillir un fonds d’investissement au capital d’un cabinet d’expertise comptable. Il permet d’intensifier la politique de croissance externe, de préserver l’indépendance du cabinet, de consolider sa présence sur des implantations existantes et de bénéficier d’une capacité d’investissement accrue pour relever les défis de notre profession. Nous devons aujourd’hui investir dans les outils numériques et diversifier notre offre de services. L’apport de capitaux externes contribue à soutenir les cabinets dans cette stratégie essentielle. En revanche, l’entrée d’un fonds d’investissement doit s’inscrire dans une démarche volontaire et non subie, afin d’en maîtriser pleinement les conditions d’entrée, en s’assurant que le cabinet préserve son indépendance, son ADN et les valeurs qui l’animent au quotidien.

Le cabinet doit également être prêt économiquement, stratégiquement et humainement. Sa taille et sa capacité à se structurer comme une entreprise de services pèsent également dans la balance. Avec ses 250 collaborateurs, notre cabinet représentait pour nos investisseurs la taille adéquate pour nous accompagner dans notre vision de croissance à long terme et notre forte volonté de relever les défis de la profession comptable.

L’entrée d’un fonds, lorsqu’il est mûrement réfléchi et qu’il se fait de façon naturelle et fluide, est un accélérateur de développement. Il permet de structurer les services, les process et donne une capacité d’action plus forte, à travers un soutien économique, humain et technique. Faire entrer un fonds n’est pas incompatible avec la préservation de l’indépendance du cabinet. Dans notre cas, cette prise de participation minoritaire nous donne les moyens de répondre aux nouveaux enjeux de la profession. Nous avons choisi des investisseurs qui sont de véritables partenaires. »